Culture – L’Année Sans Eté  

Les études de ciel de Constable et les couchers de soleil de Turner ont été peints à la même époque. Plus sombre chez Constable, elle vire aux jaune, rouge et vert chez Turner qui, à partir de là, creusera son sillon jusqu’à l’effacement des formes, signe précurseur de l’impressionnisme.

 

Paysage de John Constable (1776-1837, United Kingdom)

 

Joseph Mallord William Turner (1775-1851), est un peintre anglais

 

Si la rivalité des deux peintres trouva dans les ciels d’Angleterre son plus flamboyant champ de bataille, à la même époque, âgé de plus de vingt ans, Hiroshige, pompier de son état, commence une œuvre qui comptera plus de cinq mille estampes, où le ciel tiendra une place majeure.

 

Hiroshige – Miyanokoshi, 37e estampe de la route du Kiso Kaidō

 

 

Il suit les pas d’Hokusai, son aîné, qui termine dans les années 1830 les Trente-six vues du mont Fuji.

 

                 

                  La grande vague de Kanagawa                                Fuji de Kanaya sur le Tokaido

                                                                  Katsushika Hokusai

Dès l’été 1815, le thème de la nature prend une place centrale dans les œuvres de peintres anglais, s’accompagnant d’un changement sensible de leur palette de couleurs.

Ce changement est en fait le reflet d’une évolution de l’atmosphère terrestre qui fait suite, le 5 avril 1815, à l’éruption du Tambora, un stratovolcan formant la péninsule de Sanggar sur l’île de Sumbawa, en Indonésie.

Les cendres chargées de dioxyde de soufre, envoyées dans la stratosphère, firent le tour de la Terre par une mise en suspension massive d’aérosols volcaniques qui modifia durablement l’effet du rayonnement solaire, au point de changer la couleur du ciel.

Cette catastrophe planétaire eut également pour conséquence un refroidissement climatique (l’année sans été), à l’origine des graves crises alimentaires qui provoquèrent en Europe, en 1816 et 1817, les émeutes de la faim.

Dans des circonstances horribles qui se répétèrent partout dans le monde pendant la période du Tambora, certaines familles en Suisse, où des glaciers avaient brutalement fondus et détruit des vallées entières, préféraient abandonner leurs nouveau-nés, tandis que d’autres choisissaient de tuer leurs enfants par humanité…

Ce changement climatique meurtrier, ayant été à l’origine d’une baisse de température décennale de l’ordre de 2 °C en moyenne, a eu des conséquences telles qu’au Yunnan, province chinoise, les paysans meurent de faim et vendent leurs enfants pour ne pas les laisser mourir, espérant par ailleurs pouvoir s’acheter de quoi subsister…

Les agriculteurs désertent les champs de Riz leur préférant la culture de pavot servant à la production d’opium, bien plus résistant au froid et plus lucratif. Dans le golfe du Bengale, l’absence de mousson entraîne une mutation redoutable du germe du choléra, dont l’épidémie gagne Moscou, Paris et la Nouvelle-Angleterre. L’Irlande connaît une effroyable famine, suivie d’une épidémie de typhus. Aux États-Unis, des récoltes misérables provoquent la première grande crise économique.

Certaines sources estiment que les taux de mortalité en 1816 ont été deux fois supérieurs à la moyenne habituelle, avec au total environ deux cent mille morts, victimes directes de cette année blanche au niveau mondial…

Le nombre de morts dus au Tambora a sans doute atteint plusieurs millions ou dizaines de millions si on y inclut les victimes de l’épidémie mondiale de choléra que l’éruption a probablement favorisée.

Si on réfléchit au régime climatique extrême provoqué par le Tambora pendant trois ans au début du XIXe siècle, on est incapable de prédire ce que sera le taux de mortalité lié à l’urgence climatique de longue durée que nous connaîtrons au cours de l’Anthropocène, cette époque de l’histoire de la Terre qui caractérise l’ensemble des événements géologiques qui se sont produits depuis que les activités humaines ont une incidence globale significative sur l’écosystème terrestre.

Certes, le développement des infrastructures, de la technologie et des communications garantit aujourd’hui aux habitants des pays développés une bien plus grande capacité de résilience face aux désastres climatiques que celle de la paysannerie des années 1815-1818.

Mais il ne faut pas pour autant passer outre les modes de consommation excessifs de l’Occident et la forte augmentation de la population dans les pays en développement, ce qui ne manquera pas d’avoir pour tragique conséquence, en cas de puissante catastrophe naturelle, d’augmenter la vulnérabilité générale de l’humanité.

Et quelles que soient les différences historiques entre 1815 et 2016, l’étude du Tambora nous permet de prendre conscience de l’ampleur de la menace qui pèse aujourd’hui sur la civilisation humaine et du désordre social que cela induirait.

Si, au début des années 1800, un changement climatique de trois ans a provoqué de telles destructions et redéfini les affaires humaines, alors il est certainement impossible d’imaginer les conséquences futures d’un changement climatique de plusieurs décennies à notre époque.

D’ores et déjà, la pression du changement climatique sur l’accès à la nourriture, à l’eau et aux systèmes publics de santé augmente d’une manière dangereusement imprévisible poussant de vastes pans de populations à une migration inéluctable.

L’histoire du Tambora, qui a montré la fragile interdépendance entre les humains et les systèmes naturels, doit être pris comme une mise en garde contre les risques de l’hubris technologique propre à la modernité, car notre incapacité à réduire les émissions de carbone, l’érosion de la couche d’ozone protectrice et la périlleuse déforestation soutenue, qui sont à l’origine du changement climatique, nous rapprochent chaque jour un peu plus du monde traumatisé des années 1815-1818. Mais en pire !

 

Un livre à lire : Gille D’Arcy Wood : L’Année Sans Eté

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