Corruption – Le deal entre le Roi du Maroc et l’Armée est-il viable ?

En Août 2008, une sévère évaluation des forces militaires marocaines avait été faite par l’ambassadeur américain à Rabat, Thomas Riley. Ce dernier déclarait faire peu confiance aux forces armées marocaines et affirmait que la corruption “au plus haut niveau” limitait l’efficacité de l’armée du Royaume chérifien. Et si le haut diplomate américain a dénoncé la méfiance du roi envers l’armée, il ne cache pas ses propres idées sur cette armée classée 57ème mondiale en 2020.

L’ambassadeur Riley a très tôt affiché un doute envers l’armée marocaine qui, selon lui, n’a pas de véritable Ministère de la Défense et de véritables meneurs, ce qui tendrait à la rendre encore moins efficace vu les “faibles niveaux d’éducation dans les rangs” qui prévalent et qui entravent la coopération américano-marocaine…

En effet, traumatisé par les tentatives de coup d’État de 1971 et 1972 contre son père, le roi Mohammed VI se méfie au plus haut point de ses propres forces armées et s’est aligné sur la politique de Hassan 2, qui avait préalablement instauré un accord tacite avec les hauts gradés de l’Armée marocaine, dans le but de s’assurer une paix durable sur le trône.

En tant que commandant en chef des Forces armées royales marocaines et ministre de la Défense, le roi Mohammed VI conserverait officiellement un rôle très centralisé sur l’armée, laissant les militaires marocains gérer, seuls et avec brutalité, la sécurité du royaume, tout en menant les négociations de contrats d’armement. Tout cela avec une indulgence et une impunité que l’on pourrait aisément qualifier de …Royales !

C’est exactement ce qu’avait dénoncé le représentant diplomatique des USA, qui pourtant continuent d’entretenir des contacts réguliers avec l’armée du Maroc, déplorant que “des informations de qualité font défaut” et que l’armée marocaine ”est en proie à la corruption au plus haut niveau “.

Une relation qui permet aux américains d’écouler leur produits militaires, la pièce de rechange et les contrats de maintenance et de formation, qui se chiffrent bien évidemment en Milliards de Dollars…

En exemple le général Abdelaziz Bennani, commandant des troupes marocaines au Sahara Occidental occupé et particulièrement cité dans un câble de l’ambassade américaine divulgué par l’ONG de Julian Assange Wikileaks.” Des rapports crédibles indiquaient que le général Bennani utilisait sa position” pour capter l’argent des contrats militaires et influencer les décisions commerciales.’’

Le général Bennani, longtemps hospitalisé à l’hôpital militaire du Val de Grace à Paris est décédé en 2015. Il était l’inspecteur général des Forces armées royales de 2004 à 2014 et commandant de la zone occupée du Sahara Occidental de 1977 à 1979 puis de 1983 à 2014. Il faisait partie des quatre militaires les plus gradés des Forces armées royales, avec les généraux Hosni Benslimane, Abdelhak Kadiri et Bouchaïb Arroub, tous cités par l’Ambassade américaine comme étant les plus corrompus de l’institution militaire marocaine…

Bennani, qui possédait des champs céréaliers dans la région de Taza, a pu accumuler une fortune colossale sur le dos de l’armée grâce en partie aux marchés de la viande passés en Argentine et en Australie, mais également en multipliant les contraventions maritimes la zone même des eaux territoriales du Sahara Occidental.

Le général de Corps d’armée Housni Benslimane, patron de la gendarmerie jusqu’en Décembre 2017 était le protégé des généraux : Mohamed Oufkir et de son adjoint Ahmed Dlimi.

Notons qu’Oufkir, qui avait été derrière l’élimination physique de l’opposant Mehdi Benbarka, avait organisé par deux fois des tentatives avortées de renversement de la monarchie marocaine, trahi dit-on par Benslimane ! Oufkir a été assassiné de trois balles dans le dos et une dans la nuque par… celui qui va le remplacer et devenir le général de corps d’armée : Ahmed Dlimi.

Ce dernier, également cité dans la disparition de Ben Barka, est mort dans des circonstances mystérieuses en 1983, après avoir prétendument participé à l’organisation d’une ultime tentative d’assassinat du roi Hassan II…

En octobre 2007, le juge français Patrick Ramaël avait par ailleurs émis un mandat d’arrêt international contre cinq personnalités marocaines, dont le puissant général Benslimane, pour le rôle qu’il avait joué dans l’enlèvement et la disparition de l’opposant Mehdi Ben Barka. Avant que les charges ne soient abandonnées pour manque de ”détails”…

Dans le souci de s’assurer de l’allégeance de hauts-gradés de l’armée et à des notables proches du palais, la monarchie marocaine avait arbitrairement délivré des licences d’exploitations afin de faire profiter certains ”privilégiés”des richesses maritimes de la côte atlantique.

Et c’est ainsi qu’en début du mois de février 2007, l’Organisation internationale de police criminelle, Interpol avait enquêté sur une filière marocaine spécialisée dans le trafic de cocaïne d’origine colombienne, basée dans les territoires occupés du Sahara occidental.

Les perquisitions menées ont permis à la police de trouver une grande quantité de drogue dans un conteneur appartenant à la société Kanben, propriété du général de l’armée royale Housni Benslimane. Actionnaire dans plusieurs autres entreprises de pêche qui possèdent une trentaine de bateaux congélateurs, Benslimane y était associé avec un conseiller militaire proche du roi et responsable des services de renseignements : Abdelhak Kadiri.

Rappelons que Abdellah Kadiri, décédé en Septembre 2019, avait purgé cinq mois de prison suite au coup d’Etat de Skhirat en 1971 et a évité de justesse le peloton d’exécution grâce au général Oufkir qui est intervenu en sa faveur auprès du roi Hassan II !

L’enquête des services de sécurité avait pu déterminer que ces deux hauts militaires avaient réussis à corrompre tous les hauts responsables locaux de l’armée et de la police en territoire sahraoui, afin de pouvoir mener à bien leur réseau criminel.

Cette affaire illustre bien évidemment le degré de corruption et les intérêts de hauts gradés dans divers secteurs économiques, mais elle met également en lumière toute l’incapacité de Rabat à asseoir une véritable sécurité sur les territoires sahraouis que le Royaume occupe illégalement depuis 1975, malgré le déploiement des formidables moyens humains, financiers et matériels, destinés finalement que pour réprimer et contenir la population Sahraouie autochtone…

Il faut dire que le Sahara occidental est vital pour la couronne alaouite et pour les militaires, en ce sens qu’il constitue le territoire de non droit idéal permettant au Makhzen de piller ses richesses minières, halieutiques… et aux militaires de s’y enrichir en recourant à tous les trafics. Le statu quo qui y règne, et la situation de ”ni guerre-ni paix”, arrange finalement les affaires du Maroc.

C’est ainsi que le Roi espère atténuer momentanément toute velléité de renverser ce pouvoir, que certains militaires et politiques qualifient de ”régime archaïque”, ”une monarchie de droit divin aux pouvoirs politiques et administratifs absolus’’.

Alors que ces anciens hauts gradés, soupçonnés d’une manière ou d’une autre de pratiques illégales, ont disparus ou ont été écartés du pouvoir, la corruption ne semble malheureusement pas s’être atténuer. Florilège.

Il y a tout juste une année, le ministère américain de la Justice révélait que l’entreprise allemande Fresenius avait corrompu des officiels marocains pour remporter des appels d’offres. Ces marchés, concernaient des équipements pour des centres d’hémodialyse dans les hôpitaux militaires du royaume.

L’armée marocaine a été contrainte d’ouvrir une enquête de manière officielle après que Fresenius ait admis avoir soudoyé des fonctionnaires dans des pays étrangers de 2006 à 2012, dont le Maroc.

Selon plusieurs sources, le Professeur Zouhir Oualim serait le responsable militaire qui était à l’époque chef du service de néphrologie de l’hôpital militaire de Rabat et chargé de développer le projet avec Fresenius.

Au mois d’Août 2019, alors que plus de 3 tonnes de cocaïne avaient été retrouvées à une centaine de km au sud de Rabat, sur une plage de la province de Berrechid, plusieurs éléments de la gendarmerie royale et des officiers de l’armée marocaine avaient été accusés d’avoir volé une grande quantité de cette saisie et de l’avoir écoulée.

Un an auparavant, d’autres militaires chargés de la surveillance du littoral entre les villes de Kénitra et Moulay Bousselham, ainsi que d’autres éléments des Forces armées royales étaient également poursuivis pour corruption, implication dans un réseau de trafic de drogue, immigration clandestine et révélation de secrets professionnels, avait rapporté la presse locale.

Une véritable hécatombe dans les rangs des forces de sécurité marocaine, qui, de sa base à sa tête, est gangrenée par le haut degré de corruption encouragé et érigé en système par le Makhzen, ultime gage de son salut. Mais jusqu’à quand ?

Bachir Outaghani

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