Décryptage – Les dessous de la fermeture des usines Danone en Algérie

Le directeur de commerce de la wilaya de Blida Djamel Abbad, a annoncé ce mardi 03 Mars 2020 la fermeture de l’unité Danone de Blida suite à la découverte de plusieurs infractions liées l’hygiène, et l’utilisation d’arômes périmés.

L’usine de production de produits laitiers Danone de Blida est fermée sur décision de la Direction de contrôle des prix (DCP) de la wilaya, relevant du ministère du Commerce. La mise sous scellés de la laiterie intervient suite à la visite hier mardi des agents de la DCP.

Danone Djurdjura Algérie dispose d’une autre laiterie plus importante à Akbou, dans la wilaya de Bejaia, également touchée par la décision de fermeture.

Le ministre du Commerce Kamel Rezig s’était réjoui sur sa page facebook déclarant : « Merci pour la direction du Commerce de la wilaya de Blida ainsi qu’à celle de la wilaya de Bejaia pour leur travail qui permis de découvrir l’utilisation des produits périmés dans la préparation du Yaourt par deux entreprises de produits laitiers basées à Bejaia et Blida », précisant que des poursuites judiciaires allaient été engagées contre ces deux entreprises.

Petit retour en arrière.

Le Groupe International Danone avait effectué ses premiers contacts auprès de la PME algérienne Djurdjura à la fin de l’année 1999, en vue de la signature d’un accord de partenariat la famille avec Mr Battouche, propriétaire de l’usine de produits laitiers Djurdjura.

Après deux années, avec comme associé la famille Battouche, Danone s’est finalement installé en Algérie, en créant Danone Djurdjura Algérie (DDA).

En 2001, le marché des yaourts comptait deux entreprises leaders (Djurdjura et Soummam), implantées toutes deux dans la wilaya de Béjaia à l’est du pays, mais également la société Trèfle, une petite entreprise en forte croissance localisée au centre, dont l’activité yaourt a été finalement rachetée par DDA en 2015. Les filiales du groupe public Giplait abandonnaient progressivement la production et la commercialisation de yaourts.

Si au départ, le chiffre d’affaires de la nouvelle entité avait baissé par rapport aux résultats des années précédentes, cette mauvaise performance était due, selon nos informations, au fait qu’avant l’arrivée du groupe Danone, Djurdjura, comme la quasi-totalité des entreprises algériennes, sous-facturait ses ventes à la demande des clients. Lorsque ce dernier commandait, par exemple, 500 palettes de crèmes « dessert », il demandait à ce que sa facture ne contienne que 300 palettes. L’écart non facturé de 200 palettes n’était pas déclaré et permettait d’« économiser » sur les impôts à payer.

Avec comme nouvel associé Danone, cette pratique n’était plus possible car la firme exigeait, par déontologie, que toutes les ventes soient facturées. Le même client qui commandait 500 palettes dont 200 non facturées n’en demandait alors plus que 300 ou allait s’approvisionner chez des entreprises concurrentes… Mais ça la DCP de Blida ne l’a jamais vu !

Après quelques années, ce seront plus de 30% de parts de marché et une production à 100% locale qu’aura réussi DDA à réaliser grâce, certes à son expérience, mais aussi à ses usines d’Akbou et de Blida, ses 1400 collaborateurs, son réseau de 1500 fermiers répartis sur près de 20 wilayas pour la collecte de lait, sans oublier les partenaires de son réseau de distribution qui emploient environ 1000 personnes.

Afin de structurer la filière laitière, d’améliorer les revenus du fermier et d’assurer par conséquent la fourniture de lait, DDA avait lancé le projet ”H’lib Dzaïr”, cofinancé par le fonds Danone « écosystème », et doté d’une enveloppe de 100 millions d’euros pour structurer des filières amont ou aval dans le monde entier.

Dès l’annonce par la direction du commerce de la wilaya de Blida de la fermeture de l’unité de production de DDA, pour « utilisation de matière première périmée », l’entreprise a publié un communiqué de presse, et a formellement démenti « les accusations portées à son encontre ».

Il faut dire que Danone Djurdjura Algérie a toujours mis en avant le fait qu’elle construisait son futur en Algérie avec et autour de la famille algérienne, la santé et l’alimentation, avec pour souci : “comment améliorer nos produits de façon à apporter aux familles plus de plaisir associé à une notion d’équilibre alimentaire et de qualité” avait déjà déclaré François Lacombe, DG de Danone Algérie en Juin 2017 !

Nous sommes convaincus que par cette approche très centrée sur les familles et les pratiques locales, combinée à l’expérience de Danone dans le domaine de la recherche et du développement, la qualité et la construction de marques, les perspectives pour les années à venir sont très positives” Avait-il alors conclu son intervention.

Dans cet esprit, en Mars 2015, le groupe DDA n’avait pas hésité à retirer plusieurs lots de son produit pour enfants ”Danino” auprès des distributeurs et des points de vente au niveau national. Une décision prise suite à la découverte de la présence de moisissures pourtant, selon leurs déclarations, sans danger pour l’organisme humain. Malgré cela, certains s’étaient tout de même insurgés et avaient tenté de responsabiliser les dirigeants du Groupe Danone.

Mais DDA n’est pas à une attaque près. Il y a quelques jours, Suilait, l’entreprise détentrice de la marque Palma Nova (produits laitiers et Yaourts), affirmait par la voix de son PDG Lotfi Souilah avoir été victime d’une arnaque sciemment planifiée par la marque international Danone, qui n’aurait pas respecté ses engagements…

Lotfi Souilah – PDG de Palma Nova

 

Lotfi Souilah, qui faisait partie de la diaspora Algérienne en France est né le 16 Mai 1980 à Constantine. Il a rejoint en 2003 la société Palma Nova fondée par son père El Hadj Chabane Souilah, puis a été chargé de la mission Jil-Startup du Forum des Chefs d’Entreprises (FCE) que dirige actuellement Sami Agli.

Réunion du FCE Mohamed Sami Agli au centre, Lotfi Souilah à droite de l’image

 

Le groupe Palma s’est depuis diversifié et a investi le secteur du Bâtiment et Travaux Publics (BTP) à travers la société Transport Location Palma (TLP), qui a pu très vite participer à des grands projets étatiques comme l’autoroute est-ouest, les travaux de rénovation de la base pétrolière Sonatrach de Skikda et plus particulièrement la réalisation de la nouvelle usine GNL 1, les stations de dessalement d’eau de mer à Skikda et Honaine en partenariat avec la firme espagnole Delsalos, les constructions de logement type ADL ou participatifs en partenariat avec l’entreprise nationale de construction chinoise CSCEC et l’entreprise turc ASLAN et enfin Le Viaduc de Constantine en partenariat avec le groupe brésilien Andrade Gutierrez…

TLP détient par ailleurs des licences pour l’exploitation minière dans la région est de l’Algérie. Elle a ainsi installé une station de concassage dans la région de Bounouara au niveau de la daïra d’El Khroub, ce qui lui permet d’alimenter en agrégats de grandes entreprises aussi bien nationales comme EMVAR, ou étrangères comme le chinois CSCEC ou le turc ASLAN.

La réussite de ce groupe sorti du néant en quelques années soulève bien évidement des questions liées à l’actualité récente de l’Algérie, à l’image de ces oligarques crées Ex-nihilo par le clan Bouteflika. Mais abstenons nous de préjuger et avançons dans notre quête d’informations.

Il faut savoir qu’en février 2013, Danone Djurdjura Algérie avait signé avec la société Palma Nova un contrat de partenariat qui prévoyait de produire en co-manufacturing (sous-traitance) chez l’usine Suilait des produits laitiers (Yaourts).

Danone Algérie avait exigé du groupe Palma (Suilait), dont l’usine avait été réalisée grâce à un prêt bancaire de la Banque Extérieure Algérienne de 20 Millions d’euros, d’investir plus de 3 millions d’euros dans la modernisation de son usine pour pouvoir produire des produits de qualité, ce qui avait été fait.

Trois ans après, Danone décidait de mettre un terme au partenariat sans aucun préavis en foulant au pied un contrat signé des années plutôt entre les deux parties” affirme Lotfi Souilah.

Pour DDA, Suilait Palma-nova est une société basée à Constantine à qui elle avait effectivement sous-traité la production du produit « Danone Mixy » sur une des quatre lignes de leur usine. Le contrat qui les liait est un contrat de trois ans ferme qui a pris fin en novembre 2018. Une année avant le terme du contrat Danone aurait confirmé à Palma-nova l’arrêt du partenariat comme convenu dans l’accord de départ. Au terme contractuel de cette relation, Palma-nova aurait, selon DDA, tenté de les forcer à prolonger par des moyens souvent calomnieux et diffamatoires.

Qu’à cela ne tienne, le 7 Février Souilah Lotfi va tenter d’influencer un peu plus l’opinion publique en utilisant la chaine El Hayat à travers l’émission Business de Yacine Merzougui et ce après avoir tenté d’intimider les dirigeants de Danone Algérie, en organisant des manifestations niveau de ses usines et une campagne calomnieuse sur les réseaux sociaux.

Cette publicité autour d’une affaire se trouvant entre les mains de la Justice est pourtant une pratique interdite par la loi !

Le 23 Février 2020, le jeune Lotfi Souilah pousse la pression sur le groupe DDA encore plus loin et va à la rencontre de plusieurs personnalités de l’Assemblée Populaire Nationale dont le Secrétaire Général Mr. Salah SALEM pour lui venir en aide. Auparavant, le 11 Février 2020, Lotfi Souilah va demander de l’aide au… Ministre du Commerce Kamel Rezig.

De là à penser que la rupture de contrat liant Danone à Palma Nova serait à l’origine de la décision de la DCP, poussée à agir par les puissants amis d’une des parties, il n’y a qu’un simple pas à faire !

Toutefois nous nous en abstiendrons, car là est le rôle des enquêteurs des différents services de sécurité et du ressort du Tribunal. Libre à eux de vérifier les appels passés par les numéros de téléphones de tous les protagonistes liés à cette étrange affaire et de décortiquer les clauses contractuelles acceptées par les deux parties.

A l’heure ou l’Algérie a plus que jamais besoin d’investissements et d’éthique dans les affaires, il serait dommage de voir partir un associé étranger mondialement reconnu dans le domaine, dont l’Entreprise de droit algérien emploi plus de 1400 personnes et qui n’a, au demeurant, jamais rencontré de problèmes avec son associé algérien depuis 2001…

Lotfi Souilah, a-t-il tenté de faire jouer son relationnel pour essayer d’avoir gain de cause alors que son affaire est en Justice et que les deux parties défendent chacune leurs points de vue?

A-t-il usé de pratiques occultes pour punir Danone qui ne voulait pas renouveler son contrat de sous-traitance?

Chers lecteurs, vous avez à présent plus d’informations à même de vous permettre de vous faire une meilleure opinion, et de décider de croire ou pas si des arômes périmés sont les réelles raisons de la fermeture des usines de Danone Algérie.

Fabienne Outar

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